LA JEUNE FILLE ET LE CRIME
On se demande comment, à partir de là, ils pourront parvenir à nouveau à la parole.
Dans ce ballottement incessant, dans cette rumeur qui va de la nuit à la nuit, sans fin, dans ces craquements de la coque qui résiste aux tempêtes, et qui se mêlent à ce râle qui n'a cessé depuis le départ de Gorée, ce râle qui fait écho de l'autre côté à ce râle qui n'a cessé depuis le départ de Gorée.
Le même rythme, ce râle, le même, comme si ce râle était la seule régularité, comme l'inespéré hoquet humain qui accompagne le destin.
Le destin, ce mot s'invente ici, dans la cale, où ils sont installés; non ce qui va venir et qui ne se change pas; non l'assurance fatale d'une histoire trop prévisible pour un groupe, puis une communauté, puis un peuple…
A la vérité, le destin n'est pas ce qui va venir, mais la répétition de cette saccade qui la pousse, elle, sur le corps de l'autre, la répétition à n'en plus finir, ce corps pressé sur le sien, c'est la vague enfin, plus douloureuse, qui cogne dans la nuit, dans les odeurs qui ne quittent pas la cale, la sueur, la mort, les excréments. Ce corps, cet autre corps de l'autre côté, pressé contre le sien, cet autre encore dans les odeurs qui ne quittent pas la cale. Et ce qu'elle ressent cognée par la tempête, ce qu'elle ressent c'est la brûlure sur l'épaule. Cette brûlure, tellement fort, qu'elle sait que la blessure c'est autre chose qu'une blessure, que ce n'est même pas la marque, ni son épaule, mais son corps tout entier., même pas son corps tout entier. Mais cette blessure, c'est elle, elle seule., elle seule à jamais.
On se demande comment, à partir de là, elle pourra jamais remonter vers la parole. La parole, c'est-à-dire là où elle hésitera, rassemblera quelque chose à dire, enfin. La parole, c'est-à-dire là où on respire enfin, là où ne quitte pas la souffrance, mais où elle vous appartient à vous seul sans partage aucun, même si tous autour de soi souffrent également. On se demande si la parole n'est pas ce qu'elle a troqué malgré elle contre les tisons dans son sexe, ce qui a gommé d'abord son nom pour peu à peu la retrancher dans ses yeux apeurés, qui cherchent dans la moindre fente du bateau quelque chose du dehors. Si la parole n'est pas ce qu'elle a troqué contre la nuit très longue qui l'attend. Qu'aura-t-elle à répondre quand on se jettera sur elle, quand on inspectera ses gencives et ses dents, quand elle verra celui-là qui ne sait rien encore se balancer au gibet et au vent, quand on la fouettera jusqu'au sang avant de mettre le piment et la poudre au long de la blessure, quand…
C'était il n'y a pas longtemps. Ce n'est jamais longtemps quand il s'agit de ce qui fonde. C'était il n'y pas longtemps malgré l'oubli organisé parmi les choses. Est-ce un crime contre l'humanité?
Quand on lit les récits, et pourtant ce ne sont pas récits d'esclaves, la question s'essouffle d'elle-même si l'humanité a un sens. Cette question s'essouffle quand on saisit que le crime contre l'humanité n'a de sens juridique que parce qu'il a d'abord un sens profondément éthique. Il y a certes à un tel crime une triple dimension, éthique, politique, juridique. Mais saisir ce qu'est un crime contre l'humanité ne peut renvoyer à la seule dimension juridique d'un énoncé renvoyant au plan pénal et au plan civil ce qui peut être désigné comme tel.
N'est-ce pas une négation de l'humain qui a porté ces ancêtres vers les terres d'Amérique, même si cette négation s'autorisait de raisons économico-politiques? Pourquoi n'y aurait-il négation de l'humain que lorsque seul l'humain serait visé sans raisons apparentes? Le désir de nier l'autre comme tel par le seul travail du désir serait-il à peser autrement que le désir de négation qui se justifierait à cause de sucre ou de coton?
À cette femme dont je parle, cette femme dont parlent tous les récits, même ceux qui ne parlent pas d'elle, cette femme qui n'arriva jamais, allez dire que ce ne fut point un crime contre l'humain?
Daniel MARAGNES
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