LETTRE A IRENE (version française)
Version française du texte de Daniel Maragnès, Lettre à Irène, à l'origine du court-métrage du cinéaste guadeloupéen, Tony Coco-Viloin, mai 2006.
C’est ma deuxième lettre. Je n’ai pas le temps d’écrire. J’ai essayé, il y a cinq jours, mais ma main ne pouvait tenir le crayon. Il faisait froid. Et il y a la boue.
La boue, elle vient de partout, même elle tombe du ciel. Il n’y a rien à faire, toujours, c’est la boue. Je la sens dans mes chaussures, elle colle mes chaussettes à mes pieds et je peux à peine remuer les doigts. La boue, elle monte le long de mes jambes, sous le pantalon, elle glisse au-delà de mes genoux. Je me dis que je serai bientôt tout entier un être de boue. Ce matin, j’ai voulu enlever la boue pour qu’elle ne prenne pas mon visage, mais le vent est froid et la boue saisit mon visage et le serre. Je n’ose plus ouvrir la bouche. Je crains de découvrir que mes lèvres ne peuvent se séparer, et à force de ne point les remuer je me demande si elles ne sont pas retenues l’une à l’autre.
Je crois que je sais maintenant ce qu’est la peur. Elle te tient et elle ne te lâche pas ; elle ne ressemble à rien de ce que j’avais déjà ressenti. Elle ne ressemble à rien. Tu te rappelles… Nous étions encore enfants et j’avais cru me noyer à la rivière. Tu étais restée sur la berge avec ta cousine. C’est ton oncle qui était venu me chercher. J’étais sorti de l’eau en tremblant. Ce n’est rien, me répétait-on, pour calmer mon grelottement, ce n’est rien ! Hier, on a creusé la boue pour y jeter des hommes. On est resté silencieux. On a regardé la terre. On s’est évité du regard. Personne n’a dit ce n’est rien, ce n’est rien, viens petit.
Je peux difficilement t’écrire ce que je ressens. J’aimerais beaucoup pourtant que tu saches. Par exemple comment nous ne parlons pas entre nous, ou très peu. J’ai l’impression que notre univers s’est rétréci et qu’il est tellement limité que nous n’avons rien à nous dire. Ce qui est extérieur, nos souvenirs, sont les seules choses un peu légères. Mais je me demande si mes souvenirs ne sont pas le fruit de mon imagination ; si je ne vais pas un jour découvrir que tous ces souvenirs ne sont que des leurres, des illusions et que rien n’existe d’autre que ce que nous voyons maintenant, ce que nous sentons.
Je n’aime pas cette pensée car j’ai fini par me convaincre que le jour où j’aurai la certitude que mes souvenirs ne sont que des inventions de mon esprit, ce jour-là sera la promesse de la mort.
Je sais que la mort a une couleur, une allure, un bruit qui se cache dans plein de bruits divers que j’entends dans la campagne. Je sais que la mort a un regard qui lui est propre et qui habite, parfois, le regard des vivants que je croise. Je le sais sans jamais l’avoir appris. Mais ici, on sait cela.
Il y a eu pourtant du soleil, l’autre jour. Je me suis demandé ce qu’il venait faire là, le soleil. C’était pas comme ici, je veux dire, comme chez nous. C’était comme s’il venait nous narguer. J’ai vu passer des oiseaux. Ils ne savent rien. Ils ne savent rien du désastre. Ils sont comme à côté du temps. Quand la guerre finira, si je suis là, je les reverrai. Ils seront revenus. Ils seront revenus dans le même temps que nous.
J’ai rencontré quelqu’un de Trois-Rivières et un autre de Basse-Pointe, à la Martinique. On a dit quelques mots en créole. On a dit, mais rien. Bonjour, le pays. J’ai eu envie de leur parler de toi. Mais il y a eu des explosions, et on est retourné chacun dans notre nuit.
Tu vois ce qu’est mon univers. Il n’est question ni de patrie, ni d’ennemis. Il y a la boue et la nuit. Je n’ose pas te le dire, mais il n’y a qu’à toi que je peux le dire. Il y a la boue, la nuit et la mort. Je n’écris pas cela pour que tu aies peur à ton tour. Je ne veux pas que tu aies peur mais je voudrais que tu sois auprès, au plus près de ce que je ressens maintenant. Quand nous nous promenions, tu étais auprès de ce que je ressentais même si je ne disais rien ; je voudrais qu’il en soit de même maintenant, que tu t’habitues à ce que je suis en train de devenir.
Peut-être, si je meurs dans ce coin qui ne me connaît pas, on dira que je suis un héros. Mais je te dis, Irène, que je serais un héros tissé de peur et qui n’aime pas la mort, ni ce courage qui me ferait ouvrir mon manteau lourd dans le vent glacé pour qu’une balle ou un éclat vienne plus vite. Je n’ai pas envie de tomber dans la boue, tu comprends.
Ils sont là, les autres, à regarder les bouts de ciel derrière les grillages de la tranchée.
Chacun est seul, et quand nous nous frôlons nous ne frôlons personne.
Si tu m’écris, garde les lettres pour que je les lise à mon retour, avec toi.. Il ne faut pas que ton image devienne un cauchemar en plein milieu du cauchemar. J’essaie, j’essaie.
Tu me fais tenir. Dis bonjour au pays, aux parents.
A quand ? Je ne sais pas. Je t’aime.
Texte écrit pour la manifestation d’Ecritures croisées, juillet 2003.
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