ERRANCE DE L'ETRANGER

Publié le par daniel Maragnes

 Cette communication, qui date de 1994, n'a pas été publiée. Elle a été faite lors d'un colloque organisé par l'Association des professurs d'anglais de la Guadeloupe. On m'en a demandé le texte à plusieurs reprises. Je le mets donc à la disposition des lecteurs de ce blog.



Je voudrais ici continuer une réflexion que j’avais présentée en 1989, lors du colloque “Identité, Culture, Développement” et où j’interrogeais à la veille du cincentenaire de l’arrivée de Colomb aux Amériques, ce qu’était devenue la figure de l’étranger.
 J’avais tenté de rechercher ce qui pouvait être la cause, et ce que pourraient être les effets de ce que j’avais appelé “l’agonie de l’étrange étranger”.
 De manière inattendue, c’est la traduction anglaise de ma communication qui aura été mon nouveau point de départ. J’ai dit que le titre de ma communication de 1989 était “Agonies de l’étrange étranger.’” Eh bien, le traducteur anglais traduisit: “Agonies of a foreign foreigner”. Bien que je ne sois qu’un piètre angliciste, cette traduction m’est apparue bien surprenante, puisqu’elle privilégiait la répétition phonique, en valeur dans la langue française, en effet, sur la rigueur du sens. A bien réfléchir, me dis-je, cette “erreur de traduction” me paraissait pourtant de nature à mieux éclairer ce qu’il en est de l’étrangeté de l’étranger, de son statut aujourd’hui, de la posi¬tion antillaise à cet égard. Bref de cette nouvelle errance de l’étranger qui me paraît caractériser cette fin du 20 ème siècle et que je me propose d’observer ici ce matin. Là où la langue française oblige à l’ambiguïté - ou en tout cas au clair-obscur du sens - l’anglais précise chaque fois par une nomination distincte.
 Foreign, stranger, outsider,outlander, alien, et peut-être cet adjectif qui ne me paraît pas avoir d’équivalent en français “uncanny”, qui serait l’unheimlich de Freud (l’inquiétante étrangeté), le xenos des grecs. Qu’on me pardonne mes imperfections de diction et de compréhension, mais il y là, je crois une piste, et  point meilleur lieu pour courir le risque de l’exposer que devant, entre autres, des anglicistes.

Que distinguent ces signes?
 Foreign  est sans doute l’étranger à la Cité. Celui qui, au plan politique donc, n’a pas le privilège des droits. Le ressortissant étranger, comme le nomme la police des frontières. Le foreign est visible depuis le citoyen. C’est le foreign du Foreign Office anglais.
Stranger, désigne une distance qui ne concerne pas le droit mais la conscience. C’est de l’étranger pneumatique qu’il s’agit, celui dont l’écart trouble l’unité possible, qu’il s’agisse de l’unité à soi - étranger à soi-même- ou du lien à l’autre, fêlé, brisé. C’est donc bien ici de l’incompréhensible, qu’il s’agit, de l’étrangeté de l’être comme tel.
Outsider, une fois débarrassé de son occurence française - outsider d’une compétition sportive - me paraît plus neutre dans sa nomination. Il désignerait celui qui est de l’autre côté, étranger par po¬ition si on accepte l’étymologie. De l’autre côté de la ligne, du front, de la rivière, etc..
Alien, enfin, s’oppose semble-t-il à citizen. après naturalisation, par exemple, on cesse selon Webster d’être alien. Mais à en croire toutefois l’origine latine du mot, alien peut être entendu comme une perversion du stranger.Origine latine, alienus, dont on sait qu’il fut d’abord du vocabulaire juridique avant d’avoir été importé dans le vocabulaire économique, et psychologique. Sans doute le film qui porte ce nom est-il une bonne porte pour comprendre ce qui se joue dans cette perversion de l’étrange.
L’adjectif “uncanny”, sans doute entre alien et stranger, s’il est bien le correspondant de l’é¬trange étrangeté freudienne, du célèbre texte de 1919, das unheimeliche, dont aucun traducteur de langue française n’apprécie la traduction  et qui à en croire Julia Kristeva désignerait une “transe de jubilation effrayée” .
Ces distinctions ne vaudront jamais une analyse, mais je voudrais vous demander de les garder en mémoire, parce qu’elles me serviront pour mon propos,- à éviter des confusions que malheureusement la langue française, peut-être, autorise.

Si en effet on se fonde sur ces  distinctions, on notera, qu’en tant que tel, l’étranger - comme Foreign -  ne pose pas de problème à la pensée. Cette question relève du droit et de son évolution. C’est lui qui fixe légalement la frontière. Ce que dit le droit au travers de l’opposition droit du sang/droit du sol, c’est le lieu de cette frontière. Mais on le voit avec l’évolution des rapports entre les Etats, le vrai problème est celui aujourd’hui de la définition de l’Etat-nation. Faut-il penser la nation comme rapport au sang, au contrat, ou ainsi que le suggère Todorov, comme culture ? Mais, quelque parti que l’on prenne on est encore renvoyé au droit, et le droit, en son principe, n’erre pas. Si l’étranger interroge donc ce n’est pas en tant que foreigner, c’est bien plutôt parce que quelque chose se joue dont la frontière qui n’est pas aussi aisément désignable, et qui prend, parfois, appui sur l’étranger comme foreigner.
 Non, à la vérité, l’étranger qui pose problème partout, et ailleurs comme ici, c’est cette image trouble et pour ainsi dire inavouable, sortie de la peur, mise au devant de la peur, et qui ne sait s’apprivoiser, le dit d’une angoisse que l’on peut enfin figurer. Celui-là même que déclare cet étrange, très étrange poème de Rudyard Kipling:


L’Etranger

L’Etranger qui habite sur ma terre
Peut être vrai ou bon,
Mais il ne parle pas ma langue
Et je ne sais pas sa raison.

Les hommes de ma propre souche
Peuvent être bons ou laids
Mais ils me disent des mensonges familiers,
Aux mensonges que je dis, ils sont habitués;
Et nous n’avons pas besoin d’interprètes
Quand nous devons vendre ou acheter.


L’Etranger qui habite sur ma terre
Peut-être vil ou bon,
Mais du mouvement de ses humeurs
Je ne  sais pas les forces ni les raisons;
Ni quand les Dieux de son pays lointain
De son sang s’empareront.




C’est de lui que je parle, l’étranger donc, quand la citoyenneté n’est pas une production de la société elle-même, et qu’elle, est en quelque sorte, entièrement juridicisée. Et peut-être, au sortir de cette interrogation, il nous sera permis d’apercevoir quel sens peut avoir dès lors la revendication d’une identité caribéenne.

Au risque de tourner le dos à la nuance, posons brutalement un cadre.
 Celui où l’évolution du champ politique, maintient indépendamment de sa propre crise l’organisation des Etats-nation d’une part, et d’autre part l’éclatement du monde. Eclatement du monde où règne  la circulation de la marchandise et les modifications incessantes des systèmes, modalités et mécanismes de la communication.
 Forçons encore davantage le trait: le monde politique des Etats qui, malgré les tendances à l’association, maintient la fiction des foreigners, tandis que de l’autre côté le satellite, l’ordinateur, le fax, le video-texte etc.. rendent archaïques les clôtures dont se joueront de plus en plus l’échange mondial des signes échappant au contrôle des Etats. D’une certaine manière, il n’y a plus de dehors. Bientôt celui que l’on chassera manu militari vers une frontière toujours il est vrai plus lointaine, reviendra bien plus vite par l’antenne parabolique. Si ces énoncés sont justes, on apercevra rapidement que se met durablement en place non une nouvelle culture de l’image contre laquelle le livre se lèverait en vain mais une nouvelle circulation des signes - de tous les signes, sons, images - qui fait dans le même temps le présent et son archive.
 Modification des dialogues, nouvel emploi des mémoires, nouveau partage des compétences, porosité des modèles, difficulté accrue de résistances aux systèmes dominants, nouvelle distribution des inégalités. Autre temps de vie des signes, nouveaux rythmes de la pensée.
Ainsi apparaît peu à peu une culture qui ne se définit pas d’abord par ses contenus, mais par sa forme s’il est vrai que les formes impliqueront d’autres contenus.
Cette culture est le déni de la frontière. Ce n’est pas qu’elle aurait pour idéologie un tel déni, c’est que, plus profondément, elle le produit. Fondamentalement, ce qui est modifié, ou en tout cas déplacé, c’est bien la figure de l’étranger, dans cette nouvelle proximité maintenant établie.
Comment les Antilles “juridiquement françaises” s’inscrivent-elles dans cette modernité?
Que l’on aperçoive cette première difficulté: l’étranger juridique n’existe que pour un citoyen. Il est celui qui ne parle pas la même langue (foreigner), celui qui a des coutumes, des moeurs différentes des miennes (alien). Il n’y a d’alien que pour un  citoyen (citizen). Au demeurant, cette distance que la loi établit peut  se nier par des formes d’intégration dont le ciment essentiel n’est rien d’autre que la culture. Chacun sait que le respect des moeurs et des coutumes vaut autant pour le lien social que le respect des lois.
 Or, ici dans la mesure où la citoyenneté est toute entière construite de l’extérieur, la place de cette citoyenneté - comme générée  par la société civile -  est résolument absente. Dit autrement, la constitution de la citoyenneté aux Antilles met en place un foreigner auquel ne correspond strictement parlant aucun citoyen.
Jeux déjà de fantômes: le fantôme du citoyen face au fantôme de l’étranger. Tout se passe dès lors comme si la violence qui ici ou là s’exerce  à l’égard du foreigner, ou de celui qui est désigné comme tel, pourrait se lire comme désir de sa propre citoyenneté vacante,  comme l’effet d’angoisse de cette carence identitaire.
 En sorte que, bien paradoxalement, c’est davantage le manque qui se dit dans cette violence, le désir et la peur. Dans la haine contre l’étranger (foreigner) s’avoue ainsi l’angoisse d’une absence, projetée ainsi violemment à l’extérieur comme peur, comme objet dorénavant assignable, le dominicain, le haïtien..etc. Et on aurait tort de croire que seul le spectaculaire fait symptôme. Ecoutons les radios, ne regardons pas distraitement les télévisions, le pire est peut-être encore à venir! 

Je répète ce que j’ai dit plus haut et qui a pu paraître, je le sais, énigmatique: l’étranger qui pose problème partout, et ailleurs comme ici, c’est cette image trouble et pour ainsi dire inavouable, sortie de la peur, mise au devant de la peur, et qui ne sait s’apprivoiser, le dit d’une angoisse que l’on peut enfin figurer.
 Nous aurions ainsi la scène de quelque chose comme une “paranoïa du colonisé” fixant sur l’autre “foreign” le drame de sa quête désirante. Comme un malheur vers lequel on va, avec le délire de la violence, ses inconséquences, son pouvoir de destruction. Rien ne me paraît mieux exprimer cette crise de l’identité que ces refus et ces haines, sous les formes multiples qui les parent. Haine- miroir de l’impossible réconciliation. L’absence du citoyen empêche que l’homme soit. Parce que la culture ne peut se formuler autrement que dans la Cité, son expression ne saurait être indépendante de la manière dont se règle ( ou ne se règle pas) la question de la souveraineté. Aussi peut-on trouver au moins curieux, sans doute irresponsable, dans tous les cas théoriquement insoutenables les soutiens politiques à ces violences, la complaisance à leur égard, sans saisir ce dont elles sont essentiellement le symptôme.
On aurait tort toutefois de penser la question de l’étranger simplement à partir du rapport entre le citoyen et l’étranger juridique. Ce rapport n’est sans doute qu’une modalité de réalisation du désir. L’étranger est nomade comme l’est le désir: l’errance de l’étranger est le double de l’errance du désir. Le foreigner est ici le lieu de cristallisation possible du “désir d’étrangeté”, sans être pour autant son lieu nécessaire  . C’est ce désir d’étrangeté qui voit son espace modifié par les modifications de la culture dont je parlais plus haut et dont on s’aperçoit qu’elles ne concernent pas que le rapport au politique comme tel, mais le rapport à la culture propre, et plus fondamentalement à la constitution et à la réalisation du désir.
 Mais ces modifications ne sont pas des modifications techniques. Elles vont au plus profond du rapport au monde et du rapport à soi. Et ce à un moment où le sujet antillais comme sujet politique ne s’est pas constitué comme tel,  où manque cet arrière-pays qu’on appelle l’histoire et où, ailleurs, d’ordinaire, en période de mutations ou de crises, l’on s’adosse.
 A quoi, ici, s’adosser? Qui le sait?
Il est temps maintenant de m’interrompre, en disant quelques mots, comme je l’ai promis, sur la question de l’identité caribéenne dans le cadre que j’ai essayé de fixer devant vous.
L’identité caribéenne existe-t-elle? Si l’on réfléchit depuis la Guadeloupe ou la Martinique car il se pourrait bien que depuis la Jamaïque ou Trinidad, il en soit autrement, le bon usage de cette identité est me semble-t-il d’être postulée. Le lien caribéen n’est pas aujourd’hui fondé par des liens du réel. Du moins, répétons-le, si l’on considère le lien entre les Antilles de colonisation française et les Antilles de colonisation britannique.
 Cette identité n’est pas la cicatrisation d’une blessure, le retour à une mémoire qui n’ayant jamais été construite ne saurait être brisée. L’identité caribéenne est l’objet d’un désir, s’il est vrai, ainsi que le disait Césaire que dans chaque île il y aurait le rêve ancien d’un continent. Mais il ne faudrait pas faire de cette recherche une douce et bien impossible nostalgie.
Cette identité est donc, pour ceux de la Guadeloupe et de la Martinique là, devant nous, à produire plutôt qu’à retrouver,  continent nouveau, proprement nouveau, trace possible d’un désir, une désirade, un jour...
                       
                   
              

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Publié dans société

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