L'IDENTITE ET LE DESASTRE
La civilisation ne vient pas du malheur. Le malheur ne donne aucun droit, n’exige aucun devoir. Seul l’enveloppe le silence absolu de la mort, cette répétition silencieuse du même et de la souffrance, cette stabilité, cette immobilité qui n’appartient plus au temps, ne l’encombre même pas : l’infinie répétition du bruit et du silence.
Pourquoi la Shoah n’est-elle pas seulement un malheur, pourquoi n’est-ce pas, seule, son inquiétante proximité qui avive encore les blessures ?
Pourquoi l’esclavage et ses affres terribles n’éclairent-ils pas le présent des communautés qui ont été formées, tissées par eux ? Il ne faut pas considérer l’esclavage comme un événement dont les conséquences seraient simplement sinistres ; il n’est pas le moment d’une histoire dont il faudrait prendre la mesure et discuter des conditions. Il n’est pas cet espace de l’addition des meurtres et de l’apparition de la dette. Non, il n’est pas, à la vérité, le moment de l’histoire d’une communauté, mais sa fondation même.
Du côté du judaïsme, nous avons en effet l’inscription minutieuse et terrible de la mémoire, qui ne perd rien de ce qui est et l’inscrit dans la subjectivité de chacun.
Cette inscription de la mémoire n’est pas, chacun l’aura noté, une collection érudite des faits, une recension totalisante et positive, une science des détails et de leur vérification, une pathologie méthodique. A la vérité, la mémoire travaille pour ainsi dire personnellement chaque membre de la communauté, non point pour lui communiquer quelque chose qui serait à apprendre de l’extérieur, quelque chose qui serait à retenir et à répéter; mais comme ce qui, au plus loin, au plus ancien, au plus proche, au plus récent, constitue chacun.
La communauté — ses rites, ses traditions, ses coutumes, ses prières, son Livre — sont alors les relais où chacun trouve les vivres de sa représentation. La subjectivité puise dans les signes communs.
C’est bien ce que confirme Abécassis quand il fait de PeSSaH la fondation du peuple d’Israël. Il écrit : « PeSSaH (la Pâque) est avant le rite, avant le texte, avant le peuple, avant l’homme libre ». Et il ajoute : « Si le peuple juif continue après trois millénaires, à s’en rémémorer le récit et à le commémorer en le réctivant par le rite de PeSSaH, c’est précisément parce que l’événement fondateur est à penser et à vivre à chaque instant … »
La fondation ne vaut ainsi que par sa répétition. Répétition qui fonde chaque fois à nouveau le même et qui ravive la fondation, la rendant véritablement première. En quelque sorte premier langage de ceux qui font lien dans le rituel. Jusqu’au Sinaï, c’est cette fondation-là qui se réalise, y compris dans l’alliance de Moïse avec Séphora, fille de Jethro, qui par le sang de la circoncision de son fils aîné Guershom, entre dans l’alliance .
D’une certaine manière donc, il ne s’agit pas simplement de l’histoire, posée comme lieu objectif du passé, mais de chaque existence individuelle. C’est-à-dire de l’appropriation à la fois permanente et personnelle de soi par la médiation de la communauté et de sa Loi.
J’imagine une femme juive sur les routes d’Espagne en Juillet 1492, marchant le long du Guadalquivir avec sur sa robe de drap une petite étoffe ronde, jaune, large de trois doigts. Cette femme sur les routes de poussière, depuis le 31 mars de cette même année, quand fut pris le décret d’expulsion des juifs d’Espagne leur ordonnant de quitter le pays avant le 31 juillet s’ils ne s’étaient, auparavant, convertis au catholicisme.
Je l’imagine marchant vers Huelva ou Cadix, retrouvant dans sa marche, ailleurs, ceux de 1290, deux siècles plus tôt. Où va le Guadalquivir quand le débit est si lent qu’on ne sait plus où est la mer ?
Je l’imagine encore, la même, toujours la même, plusieurs siècles plus tard, sur les routes de France, l’étoile à la place du rond jaune, avec la même démarche que le temps n’a point pâli …
La même ai-je dit, je le répète : la même, en effet. C’est ce maintien de l’identité que la communauté permet grâce à cette intériorisation de la mémoire qui conduit les gestes et la langue.
Faire, écrire, parler en sorte que s’ordonne le monde dans une rhétorique prudente qui sauve de ce que Césaire nommait « la gesticulation sociale ». Faire, écrire, parler, en sorte que l’écriture, l’acte, la parole, restituent, c’est-à-dire permettent au lien de se dire actuellement.
Rien de semblable aux Antilles. Tout se passe véritablement comme si s’effectuait un mouvement parfaitement inverse, posant la mémoire dans les marges même de l’existence, comme son exclue. La fondation esclavagiste est ainsi proprement niée, la mémoire du drame constitutif exactement perdue. On m’opposera que les historiens rappellent les faits, que la route de l’esclave est reconnue. Cela est vrai.
Mais cette mémoire est une mémoire des marges, elle commémore, mais elle n’irrigue ni la communauté ni les êtres. Elle laisse figée ce qui ne prend richesse que dans l’investissement de la vie. Pour reprendre une de nos propositions précédentes, mais cette fois en l’inversant et en forçant à peine le trait : entre l’individu et l’événement aucune symbolique ne s’institue, aucune communauté ne se rassemble, aucun sens ne se forme et ne s’accomplit.
Pourtant, les communautés s’établissent dans la tradition, c’est-à-dire dans la singularité où elles convoquent l’universel ; les identités singulières se sourcent à ce lien-là. L’activité historienne, en dépit de son évident mérite, ne peut se substituer à l’activité symbolique d’un groupe.
Mais la fondation esclavagiste est une fondation pour ainsi dire sans actes, d’une certaine manière sans héros positif. Elle est au fond des navires, dans les cales des navires négriers. La sortie d’Egypte est une positivité pour la fondation juive, cette libération de Pharaon qui va fonder un peuple. La « sortie d’Afrique » des esclaves noirs est un mouvement parfaitement inverse où un nouveau peuple se fonde dans l’histoire silencieuse des cales. Tout le tragique de cette situation est dans sous-titre du livre d’Hubert Gerbeau, Les Esclaves noirs . Gerbeau sous titre en effet son ouvrage : “Pour une histoire du silence“. Histoire en ce sens proprement impossible car elle n’ouvre à aucun champ symbolique et ne produit en propre aucune loi. L’histoire du silence peut-elle être autre chose à son tour qu’une histoire silencieuse dont les actes sont tissés de mort et où l’on échappe à la mort par hasard, par résistance physique — on a presqu’envie d’écrire : par oubli. Bachelard le dit ainsi : « Bien avant que les vivants ne se confiassent eux-mêmes aux flots, n’a t-on pas mis le cercueil à la mer ?… Il serait la première barque. La mort ne serait pas le dernier voyage. Elle serait le premier voyage . »
Gerbeau, dans l’ouvrage que nous venons de citer rapportera ce fait fameux : « Quatorze femmes se sont jetées toutes ensemble à la mer du haut de la dunette » note le capitaine du Soleil le 13 septembre 1774… » Le 28 mai meurt une femme exténuée et pourrie on ne sait de quelle maladie »… Et d’un autre homme : « …Et pour qu’aucun ne pût s’imaginer que son corps intact reviendrait vivre sur la terre d’Afrique, la tête en est tranchée et jetée à la mer », etc.
Est-il étonnant en somme que la communauté vive douloureusement l’absence de loi fondée par elle, l’absence de cette réalisation symbolique de soi dans la communauté qui s’appelle la Loi ? Tout se serait donc passé comme si avait pris naissance, tournant le dos au passé, une communauté précisément nouvelle qui serait d’abord une communauté du négatif dont la puissance semble être d’oubli davantage que de mémoire. Tandis que « la sortie d’Egypte » appelle la répétition et la mémoire, conduisant la traversée de tous les malheurs, de toutes les incroyables souffrances, avec la répétition et la mémoire comme règle, la « sortie de Gorée » semble conduire à une stratégie où la traversée des malheurs et de toutes les incroyables souffrances semble avoir appelé au contraire à la réticence à retrouver et à la difficulté du souvenir. Sur les bords de quel Nil nos peuples se sont-ils croisés ?
La réflexion antillaise a pourtant été préoccupée depuis longtemps par la question de l’origine. Comme si la recherche s’inquiétait de renouer les fils d’une histoire jusqu’au moment (jusque là où) les choses auraient commencé. ? Recherche de l’ascendance, refus des filiations inavouables, quête du bon père, tout semble se jouer selon les signes des noms et de la famille, des reniements ou des reconnaissances. Histoire confusément personnelle et difficilement communautaire, crispée dans les généalogies et dans les reconstitutions où la haine pourrait se glisser aisément comme dans trop d’histoires familiales. Entre l’Europe et l’Afrique, d’abord, l’Inde ensuite, comment construire la clarté évidente d’une lignée ?
N’est-ce pas se rabattre sur une construction à la fois politique et éthique dont le refoulé ne cesse de demander des comptes, puisque cette construction ne peut s’établir que dans la souffrance (la libération ?) d’une séparation : l’absent du métissage, le nom perdu du père ?
La négritude est sans doute la tentative qui a le mieux thématisé cette construction politico-éthique par laquelle la communauté choisit son ascendance en même temps qu’elle éprouve l’effort nécessaire pour cette reconnaissance. L’effort sur soi au sein du groupe, dans la Cité.
Et il y a sans là quelque chose dont il importe peu dès lors de savoir si elle correspond à la rigueur précise d’une vérité historique. C’est essentiellement un acte de liberté par lequel le sujet se pousse à être contre tout ce qui le nie. Sans doute le déracinement esclavagiste oblige-t-il à cette méthode afin de mettre un terme à cette séparation au sein de l’être, drame intime porté dans la descendance esclave par la colonisation naissante.
En ce sens, penser la fondation serait autre chose que penser l’origine, et l’oubli de l’un n’équivaut pas à celui de l’autre. Même si la quête de l’un (l’origine) croise nécessairement l’autre (la fondation). Sans doute une lecture approfondie des textes littéraires confirmerait notre hypothèse : celle de la distinction entre les textes qui auraient la fondation comme problème et d’autres qui tenteraient de penser l’origine ; mais aussi celle du “jeu“ entre fondation et origine où se révèle ici la difficulté d’être — c’est-à-dire la difficulté de régler la question du manque fondamental.
La contradiction naît de là, de cette séparation de l’origine et de la fondation, cette impossibilité de toute coïncidence — car on le sait maintenant, la fondation n’est pas l’origine. De telle sorte que l’origine comme quête finit par couvrir le regard sur la fondation même, la rendant illisible. La fondation ne peut en effet se poser que si on quitte l’espace de la communauté pour celui proprement politique où la communauté se reconnaît dans ce qui fait de chacun de ses membres les participants d’un corps politique. Et il apparaît que c’est la plus difficile question ; bien plus, au fond, que celle de l’origine dont on voit bien qu’elle est vaine dans son projet, même si elle est légitime dans son principe. Car l’origine est toujours introuvable, où ce que l’on cherche n’est pas une vérité posée quelque part, mais cette quête indéfinie qui conduit là où rien ne peut se dire, dans l’affectivité et le souci.
Si la fondation est une question difficile, c’est parce qu’aucun traitement « poétique » ne saurait la conclure. Aucun évitement, aucune illusion. Passer de la question de l’origine à celle de la fondation, c’est passer là où s’institue la loi. Si l’on veut, et en allant vite, c’est passer du désir à la loi. Poser la fondation des Antilles comme telles ne se peut donc penser sans référence à la souveraineté, quelle que soit la solution que l’on expose pour penser ce problème.
On peut donc lire la colonisation comme le processus par lequel la communauté aura été séparée de sa fondation. Séparée au point de ne pas la reconnaître même si on la lui présentait, séparée au point d’en être devenu étranger, peu à peu, avec une assurance qui a fait prendre pour rebelles ceux qui les premiers y renvoyaient
Ainsi la société est-elle peut-être partagée entre l’histoire et la fiction, dont la quête a sans doute quelque chose d’identique : faire surgir ce qui aura été oublié et enfoui. L’une et l’autre sont étranges métaphores dans une communauté oublieuse. Mais elles semblent trop encore dans les limites d’une pensée qui se parle à elle-même.
Le philosophe Emmanuel Lévinas s’interrogeant sur la pensée de Martin Buber oppose deux méditations : celle d’une âme qui s’entretient avec elle-même et celle d’une pensée qui est dialogue avec l’autre que soi. Qu’est donc en effet une pensée qui ne rencontre jamais, crispée dans ce qui n’est même pas une solitude désirée, un retrait d’excellence ? Une pensée qui refuse le risque de la rencontre ? Une telle pensée peut-elle vivre longtemps, s’asphyxiant dans sa propre autarcie ou se perdant dans une porosité sans limites ? Il faut maintenant continuer à s’instruire des différences, mais cesser de les recenser pour les jauger ou les juger. La connaissance d’autres errances ne doit pas bâtir des nostalgies hiérarchisées où l’admiration pour l’autre et la conscience qu’il a de ses malheurs ne conduit finalement qu’à la haine de soi. Fuyons les dynasties des modèles si, à la vérité, tout événement est unique.
Le dialogue avec l’autre que soi est-il possible sans que ce dialogue soit assigné comme une obligation pour la communauté et pour chacun, sans que la communauté soit devenue ce par quoi chacun fait rencontre avec soi ?
Il faut donc revenir à la question difficile de la fondation. Et saisir ce qui d’elle s’aperçoit et affleure dans ce qui vit. Car si le deuil a été précisément d’aider la colonisation à enfouir la fondation au plus profond, sous les cendres des volcans les plus terribles, les ruines, nous dit Freud, à propos de Pompeï ne bougent elles pas toujours?
Retrouver cette idée ancienne que, seule, la fondation guide.
Vous vous souvenez, j’avais intitulé ma communication l’identité et le désastre, vous avez maintenant reconnu : désastre, la perte de l’étoile nous rappelle Maurice Blanchot. La perte de d’étoile pour les marins, est la perte de ce qui guide. Mais nous ne sommes pas, il est vrai, un peuple de marins.
(paru dans la revue Portulan)