L'AUTODIDACTE

Publié le par daniel Maragnes


L’autodidacte, c’est à la fois un certain rapport à soi, au savoir et au temps. Il affirme par son geste sa quête d’identité, posant fortement sa revendication d’être sujet, dénonçant que, jusqu’alors, cela lui avait été refusé. Il n’est pas héritier et ce qu’il recherche est précisément ce qui ne lui a pas été socialement et familialement légué. Il y a donc de la révolte dans sa posture  en même temps que la reconnaissance anticipée de la valeur du savoir. Ce qui importe dans son cheminement c’est cette valeur dont il considère le prix bien autrement que l’héritier. Pour ce dernier, le savoir est un dû. Pour l’autodidacte, il est une conquête. Chaque connaissance est une victoire contre le clan des héritiers qui ne cessera de lui refuser la dignité à laquelle il ne saurait avoir accès puisqu’il est étranger aux labels des diplômes et des institutions. Il se heurtera au silence de sa carte de visite universitaire. Il est l’intrus dans le monde du savoir. Les colloques et les éditions le lui rappelleront si, d’aventure, il l’oublie.
Il y a dans son cheminement quelque chose de la marche du miraculé. Il était promis à être au bord de la route, et le voici qui marche sans les instruments officiels censés le guider, sans la méthode, sans la boussole. Et pourtant, il marche. Il découvre par cet exercice que le savoir ne concerne pas la pureté diaphane de la vérité, mais autre chose qui est du côté des positions de pouvoir, des solidarités claniques, de l’autorité du titre. Il est du côté d’une jouissance qui le transforme et qui ne le lâche pas. La jouissance ne crée aucune tristesse ; elle est non point la fin de ses amours, mais sa compagne. Elle lui permet de résister à la solitude de son travail.
Solitude, car l’autodidacte est seul. Il n’est pas inscrit dans la logique d’une transmission —scolaire, universitaire, familiale. Il n’est pas là dans une histoire qui a la tradition de présenter les vivres du savoir dans les lieux destinés au relais éducatif. Il n’est ni le disciple d’un maître, ni le fils d’un ancêtre. En quelque sorte sans passé, l’autodidacte est le premier. Mais cette marginalité à l’égard de l’histoire n’est pas sa seule solitude. Son autre solitude est de ne vivre aucune fraternité ; il n’a pas de pairs. Il est dans la singularité d’un itinéraire chaque fois inédit, sans expérience communiquée. Cette solitude est aussi son orgueil. Il se sauve seul. Son ascension solitaire n’est pourtant jamais un parcours initiatique. Peut-être l’aura-t-il cru aux prémices de sa recherche ? Mais l’initiation suppose une rencontre, une hospitalité. Le moment d’une transformation de soi par l’accueil d’une communauté. Cette quête rêvée sera vaine, mais elle renforcera la certitude de la valeur de la seule création, du seul savoir.
Cette certitude s’inscrit-elle par défaut, par l’impossibilité fascinée d’être du côté des héritiers ? Le désir autodidacte peut-il naître sans cette fascination et le drame ressenti d’un manque ? Et ce manque concerne-t-il, en vérité, la seule vacance du savoir ?

30 juin 2008

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